28 août 2007
Interview avec un gaou magicien
A cœur ouvert avec A’Salfo : « Non, je n’ai pas la grosse tête... »
lundi 27 août 2007.
De sa bicoque, Salif Traoré, le « gaou » que Antou a quitté alors qu’il était dans la galère a vraiment percé ! Les signes extérieurs de richesse de celui que l’on n’appelle plus que A’Salfo sont nombreux, d’Anoumabo à la luxueuse villa qu’il habite actuellement dans le chic quartier des Deux-Plateaux à Abidjan : belle villa avec piscine, voitures luxueuses dont une Jaguar...Onze ans après « Premier gaou » - le titre fétiche qui l’a propulsé, lui et son groupe, « Magic system » - le petit « Woyo » (faiseur d’ambiance facile) a fait place au super magicien dont le succès a conquis le monde. Presqu’un conte de fée.
Une semaine après un mariage somptueux qui lui a coûté la bagatelle de 45 millions de francs CFA, A’Salfo nous a ouvert les portes de sa résidence. Avec délice et amusement, nous avons découvert un artiste sûr de lui, fier de son travail et qui tente de garder la tête sur les épaules, en s’accrochant à l’humilité et à des valeurs morales...
Fasozine : On dit qu’A’salfo a fini avec Antou, toutes les Antou, en choisissant Moya (c’est le prénom de son épouse). Est-ce vrai ?
C’est seulement un titre pour faire allusion à une chanson de ma carrière. Cela n’a rien à voir du tout. Et je ne voudrais même pas qu’on fasse un parallèle entre ce mariage et Antou. Parce que c’est une chanson que j’ai écrite sur une histoire (réelle) qui a eu lieu il y a longtemps. Ce mariage est plutôt la concrétisation de onze ans de vie commune. C’est la mère de mes enfants que j’ai emmenée devant le maire le 20 juillet dernier. Comparer cet acte-là avec l’histoire d’Antou, c’est rabaisser mon mariage.
Racontez-nous votre première rencontre avec celle qui est aujourd’hui votre épouse ?
A l’époque, j’étais « Woyo » (faiseur d’ambiance facile). Il y avait des funérailles dans son quartier. C’est à cette occasion-là que j’ai fait sa connaissance. Nous avons sympathisé sans toutefois savoir que le destin allait nous mener jusqu’au mariage. C’est parti comme ça, nous avons commencé à nous voir petit à petit. Et après, on ne pouvait plus faire une journée sans se voir. Trois ans après, nous avons eu notre première fille.
Qu’est-ce qui vous a attiré chez Moya ? Qu’est-ce qui vous retient ? Pourquoi c’est elle que vous avez choisie ?
C’est une femme discrète, effacée. Ce n’est pas le genre de femme à se pavaner dans les rues, en criant : « Je suis la femme d’untel ! » Ce n’est pas une femme qui fréquente les boites de nuit. Ce n’est pas une femme qui entre avec sa carte bleue dans un magasin et qui fait éclater tout le magasin parce que son mari a de l’argent. Elle est restée elle-même, et elle est une mère attentive pour ses enfants, une femme préoccupée par le bien-être de son foyer. Il y a beaucoup de qualités en elle. Mais, comme on dit, en amour, il n’y a pas de poids, il n’y a pas de mesure. Si je veux énumérer toutes ses qualités, ce ne sera plus de l’amour.
Pour vous, quel doit être la principale qualité d’un homme marié ?
C’est la fidélité, c’est l’attention. Quand on est marié, on est dans une nouvelle peau. On s’est attaché. Après réflexion, c’est quand on a décidé de changer qu’on va devant le maire. Il y a beaucoup de choses qui vont changer, même si pendant les onze années passées, nous avons vécu des choses ensemble. Maintenant, on vit en tant que mariés. Il y a des lois naturelles qui régissent la vie en commun. Cela demande plus de responsabilité, plus de sagesse et, surtout, plus de fidélité. Pour l’attention, je crois avoir toujours été attentionné. Le mariage est comme un « equalizer », qui vient mettre les choses à niveau.
Belle maison, voitures de luxe, le petit « gaou » d’Anoumabo a vraiment percé ! On dit qu’il pèse maintenant des milliards...
Chacun a sa manière de voir les choses. Moi-même, je ne sais pas ce que j’ai aujourd’hui. Peut-être que les gens font les comptes à ma place. Mais pour moi, ce n’est pas l’essentiel. Dans ce métier, ce dont j’ai bénéficié le plus, c’est le relationnel, beaucoup de rencontres. Ce métier m’a permis de voir beaucoup de choses. Et ça, c’est le plus important. C’est une richesse pour moi. Pour le côté villa, belles voitures et tout le reste, j’ai fait une chanson sur le prochain album intitulée « Rêves d’enfant ». Dans cette chanson, je dis que lorsqu’on était petit, on rêvait tous d’avoir une belle maison, une belle voiture. Si Dieu me permet aujourd’hui de réaliser ce rêve, je ne peux que lui rendre gloire.
Ce n’est pas pour mettre plein la vue à qui que ce soit, mais plutôt pour donner du courage aux enfants de pauvres qui se disent que tout est bouché, tout est bloqué. C’est pour leur dire qu’on peut naître pauvre mais qu’à force de se battre, on peut s’en sortir et arriver à se faire plaisir. J’ai voulu me faire plaisir. Et aujourd’hui, lorsque tous ceux qui sont désespérés passent devant ma maison, ils se disent qu’il y a de l’espoir... Ce n’est pas un excès de bourgeoisie.
Douze disques d’or, des featuring avec de grands noms, des rencontres avec de grands hommes d’Etat... Tout cela donne la grosse tête, n’est-ce pas ?
Non. Quand on sait d’où on vient, il y a des choses qui ne peuvent pas changer vos valeurs morales. Si j’en suis là aujourd’hui, c’est avec le soutien de tout le monde. Et pour un artiste, c’est très important d’avoir un soutien. Ce sont les gars qui nous disent bonjour dans la rue, qui lèvent les mains pour nous saluer qui nous donnent l’envie de travailler. Avoir la grosse tête ? J’ai été élevé de manière stricte, dans une famille musulmane.
Mon éducation ne me permet pas d’attraper la grosse tête. Mais j’avoue que ce n’est pas du tout facile d’avoir ce succès-là et d’avoir la tête sur les épaules. Cela fait onze ans que nous sommes dans ce domaine. Il y a des préjugés, mais on ne peut pas dire que j’ai la grosse tête. Je n’ai peut-être pas la langue dans la poche, mais cela n’a rien à avoir avec la grosse tête.
Lorsque vous jetez un regard sur votre parcours, du petit « Woyo » jusqu’au super magicien. A qui êtes-vous reconnaissant ?
A mon travail ! Ça, c’est clair ! Nous ne sommes pas là par hasard. Nous avons bossé longtemps. Donc, c’est la reconnaissance du travail bien fait. Je citerai aussi tous ceux qui ont cru en nous depuis le début jusqu’aujourd’hui. Ceux qui ont eu espoir. Il y a nos parents qui ont déboursé de l’argent pour nous mettre à l’école. Et ce n’est pas évident de voir son fils abandonner les bancs pour un métier qui ne rassure pas. Mais ils nous ont compris et ils nous ont laissé faire. Aujourd’hui, je pense qu’ils ne le regrettent pas. Comme on le dit, il n’y a pas de sot métier. Nous avons pris ce que nous faisions au sérieux. Il faut être reconnaissant envers nos parents, et le travail bien fait.
A quel niveau avez-vous abandonné l’école ?
J’ai un niveau de terminale inachevée.
Une terminale non terminée... Pourquoi n’avez-vous pas passé le baccalauréat ?
Je n’ai pas passé le Bac, mais je l’aurais eu si je l’avais passé. C’est vrai que j’ai abandonné l’école, mais ceux avec qui j’étais peuvent en témoigner, j’étais très brillant à l’école. Je ne voulais pas avoir le Bac et être confronté à une activité parallèle qui allait prendre le dessus. J’étais ancré dans la musique, je croyais en ce que je faisais et je ne voulais pas perdre le temps. A la place du Bac, j’ai des disques d’or. Je n’ai peut-être pas beaucoup de connaissances livresques, mais en termes de connaissances dans la vie pratique, je n’ai pas grand chose à envier à un bachelier.
Si vous n’étiez pas un artiste musicien, quel métier auriez-vous aimé exercer ?
La communication. Le journalisme. Tous les métiers où l’on s’exprime : journaliste, magistrat, avocat... tout ce qui tourne autour de la communication.
Si on vous demandait d’être l’ambassadeur d’une bonne cause, laquelle soutiendrez-vous ?
Je suis l’ambassadeur du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) pour les réfugiés en Côte d’Ivoire. Mais je me serais plutôt penché sur le cas des enfants orphelins. Nous, nous avons eu la chance de grandir avec nos parents. Ce n’est pas facile pour de petits enfants de vivre sans leurs parents. Ces enfants ont besoin de soutien. Dans mes projets, si Dieu me le permet, je créerai un orphelinat, pour venir en aide aux enfants qui n’ont pas la chance d’avoir leurs parents. Je serais l’ambassadeur des orphelins.
Nous avons créé la Fondation « Magic system » pour les orphelins de guerre. Nous étions en train de mettre cette fondation sur pied, mais il y a beaucoup de choses. Il était difficile d’identifier les orphelins de guerre. Il n’y a pas de fichier national. C’était très délicat. Il fallait d’abord maîtriser tous les contours. Face à ces contraintes, nous allons finalement mettre sur pied une Fondation « Magic system » pour les orphelins.
On vous a vu aux côtés des enfants de la « Page blanche », un centre spécialisé dans la prise en charge des enfants handicapés psychomoteurs. Quel est le sens de cet engagement ?
En Europe, dans tous les grands pays, pour certaines causes, on choisit des personnes pour porter des messages. Après un Téléthon en France, nous avons expérimenté celui d’Abidjan. Il fallait trouver quelqu’un pour parler aux gens. « Magic system » est un groupe que tous les Ivoiriens ont vu naître ; tous les Ivoiriens ont vu notre parcours. Lorsque nous sommes passés à la télé pour lancer le message - il interrompt son propos pour rappeler sa bande joyeuse à l’ordre : « Tout le monde dedans », lance-t-il à ses enfants - nous avons associé notre image, et cela a profité au centre. Les gens ont fait des dons. Ce Téléthon a permis de recueillir plus de cent millions de francs CFA. C’était l’essentiel.
Vous êtes très apprécié au Burkina Faso. Quel lien gardez-vous avec le pays d’origine de vos parents ?
Je suis Ivoirien. Mais le pays natal de mes parents, c’est le Burkina Faso. C’est un lien de sang. Chaque fois que j’ai un bout de temps, je m’y rends. C’est un pays que j’ai découvert avec mon groupe en 1999. Cela ne m’empêche pas d’y aller souvent. Mes parents y habitent, tous mes frères y sont. Mon père est retourné s’installer à Ouagadougou en 2002. Cela fait cinq ans qu’il y est.
Pouvez-vous nous parler un peu de vos parents et de votre enfance avec eux ?
Je n’aime pas parler de ma famille. Ma famille a toujours voulu vivre discrètement. C’est vrai qu’avec des évènements majeurs comme la décoration par le chef de l’Etat et mon mariage, on les a vus, parce qu’il fallait les associer. Sinon, j’ai toujours protégé jalousement ma famille. Je parle rarement de ma famille. Retenez qu’elle m’a beaucoup apporté.
Que pensez-vous du Burkina Faso et du peuple burkinabè ?
C’est un pays, comme ils le disent eux-mêmes, d’hommes intègres. Je pense franchement que c’est un pays qui bouge. Quand on va au Burkina, on sent un pays en train de renaître, de par sa culture et de partout. Lorsqu’on va en boîte à Ouagadougou et qu’on écoute certains groupes, on se dit qu’il y a de l’espoir pour la musique burkinabè. Le développement d’un grand pays passe par sa culture. Le Burkina Faso était un pays beaucoup porté sur l’artisanat, le cinéma et qui n’avait pas fait beaucoup d’ouverture à la musique. Aujourd’hui, ce pays est en train de se retrouver. Dans cinq ou dix ans, le Burkina aura une identité musicale aussi forte que le Zouglou ou le Coupé-décalé.
On cache tous en nous une peur. Quelle est la vôtre ?
J’ai peur de la déception. J’ai toujours peur de décevoir. Quand on a en nous cette peur, on devient un éternel insatisfait. Toujours cette envie de bien faire pour ne pas décevoir les gens. Cette peur m’a donné l’envie de travailler, d’aller de l’avant. D’autres peurs, je ne sais pas. Cette question me bouscule un peu car je suis toujours positif dans ma tête. Je suis un fonceur, le mot « peur » n’existe pas vraiment dans ma tête. Je ne peux pas avoir peur de mourir parce que, tous, nous mourrons forcément.
Quel est le meilleur souvenir que vous gardez de votre enfance ?
Le meilleur souvenir ? (Silence). Quand on réfléchit comme ça, c’est que les bons souvenirs sont rares. C’était au CM2. On récompensait les meilleurs élèves de chaque commune. Et moi j’avais été le meilleur élève de la commune de Marcory. J’avais reçu des mains de Feu Balla Kéita, qui était ministre de l’Education nationale, des cadeaux et une enveloppe de 30 000 ou 50 000 F CFA. C’était en 1983-1984. C’est l’un des meilleurs souvenirs.
Vous préparez en ce moment la sortie de votre prochain album. Quand doit-on s’attendre à sa sortie et quels sont vos projets ?
La sortie mondiale est prévue pour le 24 septembre 2007. Il comporte douze titres. Concernant les projets, il faut dire que nous sommes en tournée depuis le début de l’année. Cette tournée ne prendra fin que le 22 décembre prochain. Nous avons déjà fait la Suisse, l’Espagne, l’Allemagne, le Japon, la Nouvelle Calédonie, Los Angeles...
A la Société des auteurs compositeurs et éditeurs de musique (Sacem), vous devanciez le grand Johnny Hallyday ? Johnny Hallyday est un interprète. Moi je suis un auteur compositeur. C’est sûr que lorsqu’on fait le classement à la Sacem, je viens nettement avant Johnny Hallyday en matière de perception de droits d’auteur. Mais en matière de vente, il vend beaucoup. Depuis que je suis à la Sacem, j’ai toujours perçu plus que Johnny Hallyday en ce qui concerne les droits d’auteur.
En tant qu’auteur compositeur, d’où vous vient votre inspiration ?
Regardez le milieu dans lequel nous vivons. Si Johnny Hallyday vivait ici, peut-être qu’il aurait été auteur compositeur. Quand on sort d’un quartier comme Anoumabo (sous quartier populeux de la commune de Marcory, Ndlr), même quand on n’est pas chanteur, on peut écrire un bouquin chaque semaine. Je m’inspire du vécu. Je ne fais pas de fiction, même si j’y mets beaucoup de dérision. C’est ce que les gens ont envie d’entendre. Les gens ont leurs problèmes qu’ils ne peuvent pas toujours expliquer. Alors, cela les soulage d’entendre quelqu’un chanter leur vécu.
Par Mazelly Colombe Kélépa
Correspondante en Côte d’Ivoire
Le Burkina vu par A’ Salfo
B comme... Beauté
Le Burkina est un beau pays.
U comme... Unité
L’unité des différentes ethnies est une réalité. Il y a un beau brassage.
R comme... Rénovation
Quand on arrive au Burkina, on constate qu’il y a une sorte de rénovation culturelle, surtout dans le domaine musical.
K comme... Kundé
C’est un événement qui gagne en maturité et qui s’impose.
I comme... Intégrité
Les habitants sont intègres, comme le dit le nom du pays.
N comme... Nation
Le Burkina est véritablement une nation. Une nation pleine d’humilité.
A comme... Accueillant
Le peuple burkinabè est un peuple très accueillant.
Source: Fasozine
13:37 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : a'salfo, magic system, gaou, fasozine
